L’avenir des services de paiement et son impact sur les banques africaines

L’assemblée générale annuelle du Club des Dirigeants de banques et établissements de crédit d’Afrique, qui s’est déroulée à Ouagadougou en février 2016, a été l’occasion, pour les nombreux participants venus de toute l’Afrique subsaharienne, de consacrer une journée de réflexion collective à la transformation engagée, au niveau mondial, dans le domaine des services de paiement et, en particulier, sur l’incidence probable et majeure que cette révolution annoncée va avoir sur le paysage des services financiers en Afrique.

Les lignes qui suivent ont pour objet de résumer les axes de réflexions qui ont été présentés lors de cette journée de prospective dont l’objectif était, pour les participants, d’identifier les leviers de transformation du marché, d’en comprendre les axes d’évolution pour repérer quelles opportunités commerciales se profilent sur les marchés mondiaux et africains et pour identifier les implications opérationnelles qui en découlent pour les établissements de crédit du continent.

Ce qui change dans les paiements ? Tout !

L’Afrique a été incontestablement, durant les 10 dernières années, un continent particulièrement dynamique en matière d’innovation dans les services de paiement, de développement d’offres de services par téléphone mobile et de transformation des habitudes des usagers.

Cette position singulière, favorisée par la nécessité de suppléer au manque d’infrastructures et par le dynamisme du continent, ne doit pas dissimuler le fait que partout autour du monde, les mécanismes des paiements sont entrés dans une transformation profonde et radicale. Même si les effets ne paraissent pas en être partout aussi spectaculaires que ce qui s’est passé ces dernières années en Afrique, les mécanismes d’évolution aujourd’hui à l’œuvre annoncent une véritable révolution à court terme, et en profondeur, dans le monde entier.

Si l’on veut résumer d’un mot pourquoi se profile aujourd’hui une « révolution des paiements », l’on peut dire que c’est parce que TOUT change.

Tout d’abord, les réglementations se transforment avec notamment pour but de favoriser l’innovation : c’est le cas du SEPA en Europe, des initiatives impulsées par la FED aux États-Unis d’Amérique, du nouveau cadre réglementaire adopté en Chine, assez semblable au cadre européen, de la mobilisation des autorités russes sur ce thème, pour ne citer que les plus visibles de ces initiatives.

L’ouverture du cadre réglementaire coïncide également avec une conjonction d’innovations technologiques. La plus quotidienne de ces transformations, c’est la généralisation des Smartphones, depuis l’apparition de l’i-Phone, il y a moins de 10 ans. Mais il faut également citer ce que les technologies du cloud induisent de changements en matière informatique, le développement de la cryptologie, ou l’apparition de technologies de biométrie à la fois très performantes et bon marché.

Une nouvelle offre de service apparaît, dans ce sillage, avec PayPal, Apple Pay, Samsung Pay, Sofort, iDeal, le Débit Direct européen etc., toutes initiatives industrielles dont le développement est favorisé par un travail parallèle et continu pour construire de nouveaux standards mondiaux, qu’il s’agisse d’un cadre international de désignation des comptes, l’IBAN, ou de standards ISO, comme ISO 20 022 ou ISO 12 866.

Il faut faire une mention toute particulière des travaux initiés depuis maintenant deux ans par le Word Wide Web Consortium (W3C) -dont CANTON-Consulting est membre- pour l’émergence de nouveaux standards en matière de Web Payment.

Il ne faut surtout pas oublier de citer un autre levier extraordinairement puissant de transformation, même s’il est par nature occulte et que les acteurs ne sont pas naturellement enclins à communiquer à son sujet : il s’agit de la fraude qui est devenue une industrie de pointe, structurée au niveau multinational, capable d’exploits dignes de « casses du siècle » : son chiffre d’affaire mondial est aujourd’hui estimé à plusieurs centaines de milliards d’euros ! Capable de s’infiltrer derrière tous les dispositifs de sécurité, cette fraude hi-tech va imposer des révisions complètes dans les architectures technologiques des usines de production.

Les grandes tendances d’évolution, au niveau mondial

Dans ce contexte de profondes mutations, le premier levier de transformation reste, comme il est naturel, l’usager. Ce qu’il est convenu d’appeler « la digitalisation » transforme de façon de plus en plus profonde le rapport des consommateurs à leurs fournisseurs, marchands ou prestataires de services. Pour répondre aux besoins des consommateurs, il faut des solutions digitales et celles-ci, pour être à la fois attractives et efficaces et offrir aux marchands un niveau correct de sécurité, doivent inclure le paiement. Avec l’accélération de la technologie et des comportements qu’elle induit, il faut des paiements en temps réel.

Ce n’est pas réalisable sans une adaptation très profonde des systèmes centraux qui ne sont pas conçus pour cet usage et qu’il n’est pas immédiat de pouvoir adapter. À bien des égards, pour une fois dans le domaine des services financiers, l’offre de service va être tirée par la demande et il va être d’autant plus difficile pour les acteurs traditionnels de satisfaire les besoins émergents des commerçants et consommateurs, que leurs infrastructures de production traditionnelles ne sont pas du tout conçues pour un tel contexte d’usage.

Le développement de services financiers accessibles par « API » soulève des questions très difficiles de sécurité, entre les front et back offices, pour lesquels le coût des adaptations ne doit pas être sous-estimé.

Retarder les investissements pour en étaler le coût serait cependant prendre un risque majeur alors qu’une concurrence nouvelle émerge, au rendez-vous de la demande de solutions « digitales », de la part d’entreprises nouvelles, agiles, nées dans la nouvelle économie et l’Internet.

Le développement de cette offre nouvelle va être bientôt grandement accéléré par l’émergence des nouveaux standards, ISO et W3C, qui vont faciliter et organiser la convergence entre Internet, Smartphones et services financiers.

De nouvelles chaînes de valeur

Toutes ces tendances dessinent, un peu partout, le même mouvement de transformation qui peut se présenter, simplement, comme un puissant mouvement de recomposition de la chaîne de valeur. Traditionnellement, le monde des paiements était géré au sein d’un monopole bancaire d’émission des instruments de paiement, gratuit d’apparence mais multipliant les coûts cachés et les tarifications sanction prohibitives et cumulatives, autour de structures interbancaires nationales, respectueuses des parts de clientèle de chacun.

La mutation de l’informatique de production des architectures mainframe vers le « cloud » va favoriser l’arrivée de nouveaux acteurs issus du monde des géants de l’Internet. Ceux-ci sont évidemment attentifs au pouvoir de prescription que l’instrument de paiement peut exercer sur le consommateur. Pour des spécialistes de l’analyse des données, l’accès aux informations relatives aux paiements effectués par chaque individu constitue un véritable eldorado, d’abord par la connaissance poussée qu’il leur donnera des besoins de chacun, ensuite parce que l’instrument de paiement Smartphone va devenir un fantastique support de publicité et d’action commerciale qui seront perçues par les destinataires comme à forte valeur ajoutée : offres spéciales, avantages liés à fidélité, découverte de nouveaux services,…

Avec l’arrivée prévisible de leviers supplémentaires de transformation, comme le Bitcoin et les autres monnaies cryptographiques, d’autres ruptures se profilent. Le plus immédiat et la plus puissante sera l’arrivée directe sur cette offre de services de paiement via le Smartphone, d’acteurs qui en maîtrisent parfaitement le contenu et les services, qu’il s’agisse des fabricants d’appareils (Samsung et désormais, principalement, des fabricants chinois), des éditeurs de leur système d’exploitation (Google, avec Android) ou de ceux qui cumulent les deux qualités, comme Apple.

Dans un contexte général de forte demande des commerçants et des consommateurs, l’arrivée des nouveaux services va s’avérer rapidement séduisante pour la part la plus large de la population. Fondée sur une technologie de pointe, l’offre alternative va donc lancer maintenant très prochainement de sévères défis aux acteurs traditionnels du monde bancaire.

Les enjeux pour l’Afrique et les banques africaines

Il faut rappeler d’entrée de jeu pourquoi les paiements sont une chose aussi importante.

Comme le rappelle ce qui est un peu la devise de CANTON-Consulting : « les paiements sont au cœur du commerce ! ». Ils sont la respiration de l’économie : on paye pour acheter et pour vendre, comme on inspire et expire.

Les paiements doivent donc être à la fois disponibles, rapides et performants et très sûrs. Pour que l’économie elle-même soit dynamique et compétitive, les paiements doivent être le moins cher possible. Les marchands et consommateurs veulent les deux à la fois : plus de sécurité et de l’innovation, à un coût plus faible et avec moins de risques !

Pour l’Afrique, il en est de même dans un contexte où le développement économique impose de diffuser encore plus vite des solutions toujours plus modernes, en direction de zones et de populations qui avaient été jusque-là ignorées par les mécanismes bancaires traditionnels.

Rappelons que les zones UEMOA et CEMAC présentent des taux de bancarisation des adultes autour de 15 %, un niveau comparable à celui du Moyen-Orient, alors que l’Afrique subsaharienne approche des 30 % de bancarisation, tandis que les zones asiatiques, Amérique latine, Asie centrale et les pays en développement en général présentent des taux de bancarisation autour de 50 %, encore loin des 95 % des pays de l’OCDE mais déjà très significativement plus que la moyenne des zones UEMO et CEMAC.

Il est également très important de rappeler la corrélation forte entre le pourcentage de bancarisation active et le taux de croissance du PIB : c’est là où la croissance économique est la plus forte, que les actifs bancaires moyens augmentent le plus fortement.

Un paradoxe cependant : c’est en Afrique centrale et Afrique de l’Ouest que la rentabilité moyenne des fonds propres des banques est la plus forte au monde : avec plus de 28 % de rentabilité moyenne en Afrique centrale et presque 24 % en Afrique de l’Ouest, les banques africaines sont considérablement plus profitables que leurs collègues d’Afrique de l’Est, d’Afrique du Sud ou d’Afrique du Nord, respectivement un peu moins de 14 et de 13 %, et très nettement plus que les banques européennes, dont la rentabilité s’établit en moyenne autour de 4 %.

Il faut se demander si cette priorité donnée à l’accroissement de la solidité des banques n’a pas un peu détourné ces dernières des préoccupations de développement commercial et de soutien à la bancarisation des populations africaines : un élément-clé de leur mission mais aussi de leur développement futur. Et s’il n’est pas maintenant grand temps de réviser ces priorités…

L’Afrique, championne du développement des services financiers par téléphone mobile

En 15 ans, en effet, la téléphonie mobile s’est généralisée en Afrique, dépassant par un facteur 10 ou 20 les prévisions initiales. Alors que la plupart des pays africains avaient moins de 10 % de porteurs de téléphones mobiles en 2002 (33 % en Afrique du Sud et deux tiers de la population aux États-Unis), aujourd’hui, le taux de détention d’un téléphone mobile dépasse partout 50 %, jusqu’au record de 89 % en Afrique du Sud, soit un taux égal de celui des États-Unis d’Amérique.

En 2011, il y avait 500 millions de téléphones mobiles en Afrique ; en 2015 il y en a 850 millions.

Mais la progression la plus rapide, c’est celle des Smartphones : ils n’étaient que 15 millions en 2011, leur nombre prévu est de presque 130 millions en 2015 ! Ce n’est évidemment qu’un début : avec la généralisation de ces nouveaux équipements, c’est une gamme entièrement nouvelle qui se profile dans les services de toute nature et en particulier les services financiers.

Avec plus de 700 millions de cartes SIM sur le continent, et un quart des porteurs qui accéderont aux débits 3G et 4G en 2015, le continent africain reste de la zone la plus dynamique au niveau mondial avec près de 10 milliards de dollars d’investissement réalisés par les opérateurs africains en 2014.

C’est sur cette vague puissante qu’a été porté le développement d’une offre originale de services bancaires mobiles africains. En 2015, le nombre d’usagers de services bancaires mobiles en Afrique était évalué à près de 100 millions d’utilisateurs. Environ 12 % des adultes détiendraient, en Afrique subsaharienne, un compte bancaire mobile qui n’est relié à aucun compte bancaire. C’est un pourcentage six fois plus élevé que la moyenne mondiale !

Le foyer principal de cette propagation est incontestablement l’Afrique de l’Est puisque c’est là que sont aujourd’hui effectuées 80 % des transactions financières sur mobile. Une proportion croissante de portefeuilles mobiles non seulement se développent au-delà et en dehors des comptes bancaires traditionnels mais même, dans un nombre croissant de cas, vient les remplacer.

C’est dans ce contexte que les initiatives de partenariat et d’expérimentation se sont multipliées en 2014, entre opérateurs de télécommunications et banques traditionnelles. Dans la zone UEMOA, ces partenariats représentent les trois quarts des nouvelles initiatives en matière de paiement (source  BCEAO).

Deux acteurs au départ non bancaires se sont cependant imposés sur le continent africain : Orange Money et M-Pesa, la célèbre entreprise kenyane.

M-Pesa (M pour mobile et pesa, argent en swahili) est un système de microfinancement et de transfert d’argent par téléphone mobile, lancé en 2007 par Vodafone pour Safaricom et Vodacom, les deux plus grands opérateurs de téléphonie mobile au Kenya et en Tanzanie.

Ce service permet aux utilisateurs de déposer de l’argent sur un compte stocké sur leur téléphone portable, et d’en envoyer en utilisant un numéro d’identification personnel (PIN) et un SMS sécurisé. M-Pesa permet ainsi à 18 millions de Kenyans de payer des biens et des services et de réclamer des versements réguliers. Les usagers se voient prélever une petite commission lorsqu’ils envoient ou retirent de l’argent avec le système. Malgré un taux de présence d’agences bancaires dans le pays parmi les plus bas au monde (3,2 agences pour 100 000 habitants), le pays avoisine désormais un taux de 58 % de « bancarisation », doublé en sept ans par rapport au taux de bancarisation « traditionnelle » qui était de 35 % avant son arrivée.

Aujourd’hui près de 60 % du PIB du Kenya transiterait par cet instrument qui n’est pas considéré comme un opérateur bancaire, alors que le réseau de ses revendeurs (point de vente télécom ou relais de revente de crédit téléphonique) constitue un réseau agissant comme des intermédiaires bancaires.

Le système a fait école puisque Vodafone en a étendu la distribution à l’Afghanistan, l’Afrique du Sud l’Inde et, à partir de 2014, la Roumanie.

À l’échelle du continent Vodafone, Orange Money, MTN ou Tigo sont devenus de véritables géants dans les services financiers.

Dans ce contexte, quelle stratégie pour les banques africaines traditionnelles ?

Les banques africaines sont aujourd’hui dynamiques et riches. Elles ont fortement développé leur parc d’agence, passant de 22 700 agences recensées en 2007 à 33 500 agences en 2014, soit un accroissement de presque 50 %. Selon certaines prévisions, ce nombre augmenterait encore de 40 à 50 % dans les cinq années suivantes.

Sur un plan qualitatif, de nombreuses initiatives ont été lancées pour innover et transformer la relation bancaire de proximité. Citons par exemple les camions de la Coris Bank qui permettent de faire circuler une véritable agence bancaire mobile au Burkina Faso. Ou bien encore les conseillers bancaires mobiles en moto, de la banque Manko du Sénégal, une filiale de la Société Générale.

Et concernant les services financiers mobiles, les banques ont été nombreuses ces dernières années à se lancer dans des expérimentations conjointes avec des partenaires de l’univers des télécoms.

Rares sont encore cependant les projets fondés sur des initiatives strictement bancaires. En Ouganda, Bank of Africa propose une solution Mobile Wallet indépendante des réseaux de télécoms. Et le comité des gouverneurs des banques centrales de la communauté pour le développement d’Afrique centrale (SADC) travaille à un système de paiement en temps réel, sous le nom de SIRESS, pour faciliter les transactions et transferts d’argent dans la sous région.

Mais est-ce la bonne façon de « rattraper le train » qui est parti, tiré par les opérateurs de télécommunications ?

Les effets des tendances et les leviers de transformation du marché des paiements qui sont désormais à l’œuvre dans le monde entier vont produire leurs effets en Afrique, de façon analogue à ce qui se prépare pour le reste du monde, avec peut-être un petit décalage mais aussi plus de force, probablement, que partout ailleurs : l’ampleur du mouvement de déploiement des Smartphones impulse sera une dynamique puissante sur un continent où les habitants ont massivement adopté les services financiers par téléphonie mobile. Quant aux défis financiers qui découlent de l’essor de la fraude et de la nécessité de moderniser les infrastructures technologiques, ils ne seront pas moins difficiles à relever pour les établissements de crédit africains. Ils vont exiger des investissements rapides et stratégiquement et technologiquement avisés sous peine de voir le coût du risque s’envoler.

Les éléments de conclusions, à l’issue d’une journée d’échanges très dense, se sont dégagés de façon naturelle, dans une forme de consensus partagé qui peut augurer d’un contexte favorable pour une démarche de réaction collaborative et coordonnée entre les banques participantes.

À l’évidence, les enjeux associés à la transformation du marché des services de paiement seront majeurs pour les banques africaines. Qu’il s’agisse des transferts de fonds ou des enjeux relatifs à l’inclusion financière, les établissements de crédit africains ne peuvent pas laisser les flux leur échapper. Ils doivent faire de la reconquête des parts de marché sur les flux, un objectif massivement prioritaire.

Les facteurs de changement s’accumulent et doivent être traités, dès à présent, de façon structurée et coordonnée, entre les établissements de crédit, leurs structures de place et en liaison étroite avec les banques centrales.

La progression du chantier sur le nouveau standard de paiement Web annonce la venue de nouveaux acteurs majeurs, issus de l’Internet qui sont et resteront, à bien des égards, différents et distincts des opérateurs télécom. Là aussi, l’évidence s’est imposée de la nécessité et de l’intérêt de rechercher sans tarder un dialogue constructif et opérationnel avec des nouveaux acteurs dont la présence s’annonce maintenant inévitable, à un horizon qui se rapproche à grands pas.

La suite… est déjà une autre histoire. Il revient aux banques et aux établissements de crédit d’Afrique, ainsi qu’aux banques centrales et aux autorités de la région, prenant la mesure des évolutions qui s’annoncent et de leur importance pour le développement du continent, de faire en sorte que ces fantastiques opportunités technologiques, commerciales et réglementaires soient des leviers efficaces au service du développement économique du continent et du mieux-être de ses habitants.

Extraits de l’article de Jean-Yves ROSSI paru dans la revue African Banker – Mars 2016

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