Initialement créée sous le nom Payname, la fintech toulousaine Morning, qui affichait l’ambition de « réveiller » le secteur bancaire, avait dévoilé un projet de développement d’une « néo-banque » en juin 2016. Ce projet succédait à une première offre de paiement mobile de prestations de services à la personne, puis à un système de cagnotte en ligne gratuite, pour déboucher sur un ambitieux projet d’ »open banking » affiché en rupture avec l’offre actuelle des banques. C’est en novembre dernier que la start-up a annoncé une « prochaine carte MasterCard pour simplifier la gestion financière au quotidien ». Ambition : distribuer plus de 100.000 cartes d’ici fin 2017. L’ACPR (Autorité de Contrôle Prudentiel et de Résolution) a « fauché » la start-up dans son élan, en la sommant, à la fin de l’année 2016, d’arrêter la fourniture de tous ses services, ce qui a bloqué les 75.000 comptes clients annoncés. Retour sur 29 jours de calvaire pour les clients et la cinquantaine de salariés…

Chronique d’une descente aux enfers…

Le 1er décembre 2016, l’ACPR a publié une note dans laquelle elle détaille sa décision. Elle reproche à Morning de ne pas avoir établi « les diligences requises pour assurer la protection des fonds reçus de sa clientèle ».

En effet, en septembre 2016, Morning a « prélevé une somme de 500.000 euros sur le compte de cantonnement pour la verser sur un compte à terme nanti au profit d’un organisme tiers dans la perspective du lancement envisagé d’une nouvelle activité » précise la note de l’ACPR. Ce prélèvement était en l’occurrence une garantie apportée à MasterCard pour le lancement de ladite carte bancaire. Mais cette manœuvre n’est pas passée inaperçue aux yeux de l’ACPR. Surtout qu’au 31 octobre 2016, il ne restait plus que 684.205 euros dans le compte de cantonnement pour des fonds à cantonner s’élevant en fait à 1.198.769 euros, soit en réalité plus de 500.000 euros prélevés en violation des règles.

Le 24 novembre 2016, Morning s’était engagée par écrit auprès du régulateur à réintégrer cette somme au compte de cantonnement mais le reversement n’avait toujours pas eu lieu début décembre, et l’ACPR a donc rendu publique sa décision. Autre reproche : le 23 novembre 2016, le commissaire aux comptes signale à Morning que « le montant des fonds de la clientèle à cantonner était supérieur à celui déclaré par la société ». Le CAC avait identifié une insuffisance de cantonnement supplémentaire de 538.494 euros au 31 octobre 2016, venant s’ajouter à l’insuffisance résultant du prélèvement de 500.000 euros opéré en septembre 2016 sur le compte de cantonnement. Et Morning avait été préalablement alertée par rapport spécial de son commissaire aux comptes, les 24 octobre et 17 novembre 2016, mentionnant que la trésorerie de la société était même devenue négative au 17 novembre 2016. « C’en était trop » pour L’ACPR, qui a donc suspendu l’agrément, lequel n’était qu’un agrément d’établissement de paiement limité obtenu en août 2015. Il en résultait la cessation immédiate de toute activité de services de paiement !

Dans les coulisses, une autre bataille a lieu

De son côté, Eric Charpentier, CEO de Morning, va donner sa version des faits via son blog car selon-lui : « la décision de l’ACPR est la conséquence d’un problème plus profond. Un problème malheureusement commun de communication entre une start-up et son actionnaire principal qui semble déterminé à tuer le projet ».

Pour justifier la situation, il ouvre alors un autre front avec son actionnaire de référence : la MAIF qui avait pris, en juillet 2015, une participation au capital, via le fonds MAIF Avenir. Un investissement de 4 millions d’euros, correspondant à environ 40% du capital de la société, ainsi valorisée 10 millions d’euros. Les relations de l’entreprise avec l’actionnaire se seraient toutefois dégradées dès le mois de septembre, avec un projet d’introduction en bourse en 2017 que la MAIF n’approuvait pas.

Il est à noter que la MAIF avait lancé parallèlement le projet Nestor d’agrégation de comptes (voir dossier) en dehors de Morning. Elle aurait également souhaité être « rassurée » sur les chances de succès du projet de lancement de cartes bancaires et conditionnait son accompagnement à l’arrivée d’un nouvel investisseur, et de préférence une banque. Une perspective qu’Eric Charpentier redoutait comme destinée à « tuer le projet d’indépendance de Morning, à tuer l’innovation au profit unique d’un acteur dont les intérêts sont ailleurs ». Une rhétorique qui permettait de deviner aisément la suite.

Une rupture rapidement consommée

Le 16 décembre dernier, Morning et la MAIF, sont parvenues à trouver un accord financier « temporaire » afin d’éviter la faillite pour la fin d’année 2016. La MAIF s’est engagée à financer les salaires de décembre 2016 et à combler le compte de cantonnement à court terme. L’accord aurait été trouvé à l’issue de la journée du 16 décembre après de longues réunions.

Gageons que l’ACPR avait su rappeler à l’actionnaire de référence qu’il ne pouvait se désintéresser du sort d’un établissement financier régulait au capital duquel il avait pris une participation substantielle.

Le 29 décembre, l’ACPR rend publique la levée de la mesure de police infligée à Morning. Manifestement, le plan de financement mis en place grâce au soutien de la MAIF permettait de répondre aux exigences impératives du superviseur. L’ACPR a constaté que la somme de 500.000 euros qui avait été prélevée sur le compte de cantonnement en septembre 2016 avait été reversée le 22 décembre et que les sommes de 538.494 euros et 21 416 euros ont été versées les 23 et 27 décembre. Une fois comblée, l’insuffisance de cantonnement par un virement complémentaire de 6.220 euros, le 28 décembre, l’activité pouvait reprendre.

Quelles conséquences ?

Désormais, les clients peuvent récupérer leurs fonds bloqués depuis le 1er décembre. Face à la crise, la communication de Morning a été critiquée par beaucoup de clients qui risquent de ne plus lui accorder leur confiance. L’indisponibilité de fonds sur la période des fêtes a pu être très pénalisante pour certains. De son coté Morning s’affirme prête à « reprendre le contrôle de son avenir ». De nouvelles bases seront pour cela absolument nécessaires.

Vers de nouveaux investisseurs

Fin décembre, trois investisseurs avaient manifesté leur intérêt pour la reprise de Morning :

  • la banque Edel, filiale de l’enseigne de la grande distribution E.Leclerc
  • Treezor, une fintech toulousaine lancée en 2015, spécialisée dans les services financiers B2B et propriété du fonds BJ Invest, spin-off de Gibmédia
  • Mutualize Corporation (anciennement Cards Off), qui avait annoncé ses intentions sur le site internet de France-Soir dont elle est propriétaire.

Cette dernière avait la préférence de Morning qui soulignait des « synergies importantes » avec Mutualize. Mais le tribunal de commerce en a décidé autrement. Finalement, le 1er février 2016, c’est la banque Edel qui est devenue l’actionnaire principal de Morning. C’est un de ses dirigeants qui assurera désormais la direction de Morning. Les activités de l’entreprise seront réorientées vers des services B2B « pour trouver un chemin vers la rentabilité ».

L’ancien CEO, Eric Charpentier a quitté la société et devrait progressivement céder les 28 % de parts qu’il possède encore. Et la nouvelle direction a d’ores et déjà annoncé qu’elle ne gardera qu’une petite partie des employés, essentiellement les techniciens et « se séparera du marketing et de la communication puisque la marque grand public sera arrêtée ».

Il est également vraisemblable que sera abandonné le bâtiment dont Morning s’était rendu propriétaire pour abriter la cinquantaine de salariés actuels et les recrutements anticipés… Une rentrée financière qui ne sera pas de trop pour le redressement.

Un agrément ne fait pas tout

Obtenir un agrément en tant que prestataire de services de paiement est souvent dénoncé par les candidats comme un investissement trop long et coûteux. Imaginer que l’agrément correspond à la fin des difficultés et au début du succès, c’est oublier qu’un agent financier agréé passe sous le contrôle permanent d’un superviseur qui dispose de pouvoirs forts de police et de sanctions. Et que la roche tarpéienne est donc très proche du Capitole.

Manifestement, le montage du projet Morning, s’il ne manquait pas d’ambition, pêchait par une étonnante insuffisance dans l’organisation et les procédures internes, de nature à empêcher la méconnaissance des règles de base, comme celles qui ont été ici naïvement ignorées.

Un bon cheminement préparatoire, qui seul peut garantir le succès, passe par un travail attentif d’analyse, de mesure et de prévention des risques.

Il est vrai qu’à ce stade, Morning n’avait encore qu’un agrément « limité », en porte-à-faux manifeste avec le projet tel qu’il était construit : la suite n’est donc pas surprenante.

 

Henri KELLE

Extrait du NDP n° 163-164

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